Afghanistan : voile sur le droit des femmes

24 Mai 2013


Le samedi 18 mai, des parlementaires conservateurs afghans se sont efforcés de bloquer l’adoption d’une loi visant à protéger les libertés de la femme. L’objet du débat était un texte destiné à ancrer certaines mesures dans la loi comme la suppression du mariage forcé, du crime d’honneur ou encore l’augmentation de l’âge légal du mariage à 16 ans.


Au cœur de la discorde, une loi pour renforcer le droit des femmes et interdire les pratiques du passé. Plus de dix ans après la chute des talibans, le Parlement s’enflamme sur une loi visant à protéger les libertés de la femme. Fervents défenseurs d’une stricte application de la loi islamique, les députés musulmans traditionalistes se sont opposés à plusieurs articles de la loi, les jugeant contraires à l’application de la charia. Certaines clauses ne correspondraient pas aux principes de l’islam et inciteraient même les femmes à avoir des relations sexuelles hors mariage. Dans l’hémicycle, Fawzia Kofi, présidente de la commission des femmes au Parlement et candidate déclarée à l’élection présidentielle de 2014, a défendu, contre les députés conservateurs, l’interdiction des violences domestiques, la fixation de l’âge légal du mariage pour les femmes à 16 ans, la création de foyers pour les femmes victimes de violences conjugales, et la limitation du nombre de femmes pour les hommes polygames de 4 à 2.

Le débat opposant les parlementaires conservateurs et les élus laïcs libéraux a obligé le président de l’Assemblée, Abdul Rauf Ibrahimi, à ajourner et à reporter le débat à une nouvelle date qui n'est pas encore fixée, sans que la loi soit adoptée.

À la sortie du débat parlementaire, de nombreux députés ont publiquement affiché leur opposition au projet. Le député Mullah Tarakhai Mohammadi n’a pas hésité à menacer ceux qui voteraient pour l’adoption de la nouvelle loi : « Les éléments contraires à la charia doivent être enlevés du texte pour qu’il nous soit présenté de nouveau. Mais si les articles qui sont contraires à l’islam restent dans la loi, celui qui votera pour elle sortira de la communauté islamique, même si ce sont nos frères et sœurs ». Un autre parlementaire conservateur de la province de Daykundi, Nasirullah Sadiqizada Neli, s’oppose à l’interdiction des poursuites contre des femmes violées pour éviter « un chaos social ». Pour lui, la loi viserait à promouvoir la vie sexuelle des femmes hors mariage donnant ensuite comme excuse le viol pour justifier un tel acte.

Actuellement, la plupart des jeunes Afghanes en prévention juvénile ont été emprisonnées pour « crimes moraux ». Les femmes se trouvant en prison pour ce même chef d’accusation représentent plus de la moitié des pensionnaires. Certaines femmes ont donc été inculpées après avoir eu une relation sexuelle hors mariage à la suite d’un viol ou d’une prostitution forcée.

« Élimination de la violence contre les femmes »

Ce texte proposé au Parlement existait déjà sous forme de décret présidentiel. Signé par Hamid Karzai en 2009, ce texte mis en application visait à éliminer la violence faite aux femmes. Seule protection légale des femmes afghanes contre les abus masculins, l’accord de l’assemblée reste encore nécessaire pour que ces droits acquis sous les pressions internationales soient définitivement validés. Les militantes pour le droit des femmes craignent qu’ils ne soient remis en cause par le prochain président et successeur d’Hamid Karzai qui ne peut se présenter pour un troisième mandat.

Dans ce pays musulman conservateur depuis la chute des talibans, des mesures ont été prises afin d’insuffler une égalité entre les sexes et de promouvoir le droit des femmes. Elles ont notamment obtenu un meilleur accès à la scolarisation, le droit de travailler, une meilleure représentation dans les organes institutionnels, et la mise en place de mesure contre la violence faite aux femmes.

Le rapport, sans jamais avoir été voté par le Parlement, a permis de voir condamnés les agresseurs de plusieurs victimes. C’est le cas notamment de Sahar Gul, vendue par son frère, trois membres de sa belle-famille à savoir son beau-père, mariée de force à 14 ans puis torturée pendant 6 mois par sa belle-famille. Sa belle-mère et sa belle-sœur ont été condamnées pour acte de torture sur la jeune fille qui avait refusé de se prostituer. Retrouvée par la police dans le sous-sol de la maison, la jeune Afghane portait des marques de brûlures de cigarettes et de maltraitance, et avait les ongles arrachés. Son beau-frère et son mari courent toujours et n’ont jamais pu être jugés. En novembre 2012, Lal Bibi, kidnappée, battue, enchaînée, et violée pendant 5 jours, a vu les quatre policiers responsables, condamnés à 16 ans de prison.

Mais il reste encore beaucoup à faire pour protéger ces acquis. La loi doit permettre d’intégrer des mesures de lutte contre la pratique courante du mariage des filles mineures, du mariage forcé et de la violence domestique. Selon l’ONU, 300 femmes et jeunes filles afghanes ont été tuées et 560 blessées en 2012. En octobre 2011 dans un rapport de l’ONG Oxfam, 87% des Afghanes affirmaient avoir subi des violences physiques, sexuelles ou psychologiques ou un mariage forcé.

Les progrès sont plus visibles dans les grandes villes où l’influence de l’OTAN se fait sentir. Reste un écart entre les idéaux de la capitale et la réalité des provinces afghanes. C’est ce qui fait craindre un retour en arrière, une radicalisation de la société afghane surtout après le départ des troupes de l’OTAN en 2014. Heart Barr, chercheuse au sein de Human Rights Watch, indique qu’il « est possible qu'avec le départ imminent des forces étrangères, certains se disent qu'ils peuvent faire fi des droits des femmes. »